Le prix Nobel d’économie 2025 nous a rappelé, à point nommé, ce qui permet ultimement d’améliorer durablement le niveau de vie.
Joel Mokyr a été récompensé pour avoir cerné les conditions qui permettent au progrès technologique de s’autoentretenir. Philippe Aghion et l’économiste canadien Peter Howitt ont, pour leur part, été récompensés pour avoir formalisé l’intuition de Joseph Schumpeter selon laquelle la croissance passe par la destruction créatrice : les nouvelles technologies, entreprises et méthodes de production supplantent continuellement les anciennes. C’est d’ailleurs à l’Université Western, où il a passé 24 ans, que Peter Howitt a mené une grande partie des travaux couronnés par le Nobel. Les trois lauréats partagent une même proposition : la croissance à long terme repose sur le développement et la diffusion continus de connaissances utiles.
Cette proposition ne suffit pas, à elle seule, à justifier une politique industrielle. Elle n’indique pas aux gouvernements quels secteurs soutenir ni quelles entreprises réussiront. De plus, elle ne permet pas de savoir si une intervention ciblée donnera de meilleurs résultats que des réformes plus larges en matière de fiscalité, de réglementation et de concurrence.
Elle attire toutefois l’attention sur la composition technologique d’une économie.
Dans les secteurs à forte intensité de R-D, le succès commercial repose sur la découverte scientifique, l’ingénierie, la propriété intellectuelle et l’amélioration technologique continue. Une économie où ces secteurs regroupent un nombre important d’entreprises ne présentera pas les mêmes dynamiques d’investissement, d’innovation et de croissance de la productivité qu’une économie où relativement peu d’entreprises font face à de telles exigences.
La R-D n’est pas la seule source de croissance de la productivité. L’adoption de technologies, l’investissement en capital, une gestion efficace et la réallocation des ressources vers les entreprises les plus productives sont tout aussi essentiels. Reste qu’une économie où relativement peu d’entreprises développent leurs propres technologies aura du mal à générer la propriété intellectuelle, la production à forte valeur ajoutée et le leadership technologique qui façonnent de plus en plus la puissance économique.
On dispose ainsi d’un critère utile pour évaluer une politique industrielle : l’intervention publique sert-elle principalement à préserver l’activité économique existante, ou accroît-elle aussi la capacité d’une économie à développer, à commercialiser et à appliquer de nouvelles technologies ?
Les travaux récents du Centre de politique industrielle apportent un éclairage utile sur cette distinction. Par exemple, Haley (2026) insiste sur l’importance de faire en sorte que les mégaprojets contribuent à bâtir un système d’innovation, en favorisant des capacités technologiques durables plutôt qu’en renforçant la dépendance aux ressources. Allan (2026) propose un cadre qui distingue trois facettes de la politique industrielle : ce que font les gouvernements (les activités), ce qu’ils accomplissent (les résultats mesurables) et ce qu’ils cherchent à atteindre (les objectifs sociétaux à long terme). Southin et al. (2025) dégagent les éléments communs aux politiques industrielles qui ont porté leurs fruits au Canada et à l’étranger : 1) un engagement soutenu envers une technologie donnée ; 2) un dialogue continu entre l’État et l’industrie pour cerner les besoins des entreprises en expansion ; 3) l’arrimage des leviers d’action aux besoins de ces entreprises, au fur et à mesure qu’ils évoluent.
Cette distinction prend une importance croissante pour le Canada.
La politique industrielle du Canada se redéfinit en grande partie en réaction à un contexte extérieur plus difficile. La relation commerciale avec les États-Unis est devenue beaucoup moins prévisible. La concurrence technologique redessine les rapports de force économiques. Les gouvernements interviennent plus directement pour protéger les industries stratégiques, les chaînes d’approvisionnement et la propriété intellectuelle. Le Canada, pour sa part, s’engage dans une hausse de ses investissements en défense d’une ampleur sans précédent depuis des générations.
Le gouvernement fédéral a réagi en adoptant une approche plus active en matière de diversification commerciale, de sécurité économique, de grands projets et de capacité industrielle de défense. Il s’agit de virages importants, qui prennent acte du fait que les impératifs de sécurité nationale, les retombées technologiques et l’ampleur des investissements stratégiques peuvent exiger des formes de coordination publique que les incitations habituelles du marché n’offrent pas toujours.
La prochaine étape consiste à faire en sorte que les mesures conçues pour renforcer les défenses économiques du Canada contribuent aussi à une transformation plus profonde de son appareil productif.
Les gouvernements subissent des pressions bien compréhensibles pour protéger l’emploi, aider les entreprises à absorber les droits de douane, remplacer les marchés perdus et préserver la production intérieure. Des perturbations commerciales soudaines peuvent menacer des entreprises par ailleurs viables, des capacités d’importance stratégique et des collectivités entières.
Cependant, des mesures conçues pour absorber un choc externe ne produiront pas nécessairement, à elles seules, l’innovation et la croissance de la productivité qu’exige une stratégie économique solide à long terme.
Il est donc utile de distinguer la politique industrielle défensive de la politique industrielle offensive.
La politique industrielle défensive aide l’économie à résister aux perturbations. Elle protège les entreprises et les capacités de production, fournit des liquidités et une aide temporaire, et accompagne les industries dans le développement de nouveaux marchés pendant qu’elles s’adaptent.
Bien menée, la politique industrielle offensive accroît le nombre d’entreprises en mesure de créer des technologies, d’investir à grande échelle et de soutenir la concurrence internationale. Elle relie la recherche, l’investissement privé, une demande exigeante et l’accès aux marchés mondiaux. Elle augmente la part de l’économie où la croissance repose sur la R-D, l’ingénierie, la production de pointe, la propriété intellectuelle et l’investissement technologique continu.
L’aide à l’adaptation peut permettre à des entreprises viables de traverser une période de perturbations commerciales. Dans la mesure du possible, elle peut aussi favoriser l’investissement, l’adoption de technologies, la mise au point de nouveaux produits et la diversification des marchés. Les mesures prises à court terme pour préserver les capacités peuvent devenir des passerelles vers une structure industrielle plus productive et plus avancée sur le plan technologique.
Ce raisonnement ne plaide pas pour que l’État se substitue aux marchés ni pour qu’on subventionne toute industrie qu’il serait plausible de qualifier de stratégique.
Une politique industrielle offensive vise avant tout à créer les conditions qui permettront à un plus grand nombre d’entreprises canadiennes d’investir leurs propres capitaux, de développer des technologies de grande valeur et, en définitive, de réussir sur les marchés internationaux.
La distinction ne se résume donc pas à choisir entre soutenir les industries existantes et en inventer de toutes nouvelles. Préserver un fournisseur essentiel du secteur aérospatial, un chantier naval, une aciérie ou un producteur de matériaux de pointe peut protéger des savoirs et des capacités de production qu’il serait difficile de reconstituer. À l’inverse, soutenir une technologie à la mode, sans véritable clientèle ni perspective crédible de passage à grande échelle, risque de ne laisser derrière elle que peu de valeur durable.
Ce qui compte, c’est ce que l’intervention laisse derrière elle.
La Norvège n’a pas renoncé à son avantage en matière de ressources naturelles lorsqu’elle a développé des capacités de calibre mondial en ingénierie sous-marine, en équipements extracôtiers et en technologies maritimes. Elle a plutôt tiré parti des conditions d’exploitation difficiles de la mer du Nord, de clients exigeants, d’établissements de recherche et de fournisseurs spécialisés pour faire de la production de ressources une plateforme de développement technologique et d’exportation à l’international.
De la même façon, les Pays-Bas ont conjugué production agricole, recherche de pointe, formation spécialisée et collaboration étroite entre le gouvernement, les universités et l’industrie. Plutôt que de choisir entre l’agriculture et la technologie, ils ont rendu l’agriculture de plus en plus tributaire de la technologie.
Ces exemples démontrent un constat plus modeste : les pays peuvent s’appuyer sur leurs forces existantes et sur des investissements soutenus pour accumuler, au fil du temps, de nouvelles capacités technologiques et productives.
La structure de l’économie compte
Au Canada, le débat sur la productivité porte habituellement sur le contexte général dans lequel évoluent les entreprises : fiscalité, réglementation, concurrence, infrastructures, compétences, formation de capital et commerce intérieur. Tous ces facteurs comptent.
Mais la structure de l’économie compte aussi.
Les entreprises évoluent dans des conditions technologiques très variables. Certaines font face à des cycles de produits rapides, à des problèmes d’ingénierie complexes et à une clientèle qui exige sans cesse de meilleures performances. Elles doivent investir dans la recherche, les logiciels, l’équipement, la main-d’œuvre spécialisée et leur capacité organisationnelle simplement pour demeurer concurrentielles.
Dans ces entreprises, l’innovation n’est pas une activité qu’un programme gouvernemental vient stimuler de temps à autre. Elle fait partie intégrante du modèle d’affaires.
D’autres entreprises peuvent rester rentables sans faire d’investissements comparables. Leurs activités n’en sont pas moins importantes. Il en ressort toutefois que la propension globale d’une économie à innover est influencée par les types d’entreprises qui la composent et par les marchés dans lesquels elles évoluent.
C’est là une facette sous-estimée du problème d’innovation du Canada.
Le Canada accorde un soutien public considérable à la recherche en entreprise. À lui seul, le programme d’encouragements fiscaux pour la recherche scientifique et le développement expérimental (RS&DE) se chiffre à environ 4,2 milliards de dollars par année. Pourtant, les dépenses totales du Canada en R-D ne représentaient qu’environ 1,8 % du PIB en 2023, comparativement à une moyenne de 2,7 % dans les pays de l’OCDE et à 3,3 % aux États-Unis. L’intensité de R-D du Canada stagne depuis 2010, et la part de la recherche financée par les entreprises y est particulièrement faible.
Un crédit d’impôt peut soutenir une entreprise qui a déjà des ambitions technologiques, un personnel spécialisé, une clientèle et une stratégie de croissance. Il ne peut pas, à lui seul, créer ces conditions. Il ne peut pas non plus remédier à toutes les autres causes de la faible performance en innovation, notamment la taille limitée des entreprises, la détention de la propriété intellectuelle par des intérêts étrangers, la faiblesse de la commercialisation et l’insuffisance des investissements dans l’adoption de technologies.
La faiblesse persistante du Canada, malgré des mesures incitatives substantielles, donne à penser que le problème ne tient pas seulement au coût de la R-D. Il tient aussi à la taille, à la structure de propriété, aux débouchés commerciaux et à la composition industrielle des entreprises censées la réaliser.
La faiblesse du Canada en matière d’innovation a plusieurs causes. L’une d’elles mérite toutefois une attention accrue : une part trop faible du secteur privé se concentre dans des entreprises et des secteurs à forte intensité de R-D, où le développement et l’adoption de technologies sont au cœur de la réussite commerciale.
L’objectif devrait donc être d’accroître la part de l’économie que représentent les entreprises et les secteurs à forte intensité de R-D, tout en relevant l’intensité technologique des industries établies du Canada.
Pour y parvenir, il faut bâtir de nouvelles capacités à la frontière technologique, mais aussi diffuser les technologies de pointe dans l’ensemble de l’économie existante.
L’exploitation minière, l’énergie, l’agriculture, la foresterie et le secteur manufacturier ne relèvent pas, par nature, de l’ancienne économie. Bon nombre de ces activités sont déjà avancées sur le plan technologique. Leur compétitivité future dépendra de plus en plus de l’automatisation, de l’intelligence artificielle, des matériaux de pointe, de la biotechnologie, de la production propre et de l’ingénierie spécialisée.
Les ressources naturelles du Canada peuvent susciter une demande en technologies environnementales, en méthodes d’extraction de pointe, en équipements spécialisés et en nouveaux matériaux. Les systèmes énergétiques du pays peuvent soutenir l’innovation dans les technologies nucléaires, la gestion de l’électricité, le captage du carbone et les procédés industriels. La base agricole canadienne peut ouvrir des perspectives en biotechnologie, en agriculture de précision et en production alimentaire de pointe.
Cependant, une adoption technologique accrue au sein des industries établies ne remplace pas le développement d’un plus grand nombre de secteurs dont l’activité économique principale est la création et la commercialisation de technologies. Le Canada a besoin des deux.
La distinction ne se situe pas entre secteurs traditionnels et secteurs modernes. Elle oppose une économie où relativement peu d’entreprises développent leurs propres technologies à une économie où une part beaucoup plus grande de la production, de l’investissement et de l’emploi s’organise autour de la recherche, de l’ingénierie et de l’innovation continue.
Au-delà de la diversification des marchés
Cette distinction a aussi des implications pour la stratégie de diversification commerciale du Canada.
Il est essentiel de développer de nouveaux marchés au-delà des États-Unis. Le gouvernement fédéral a raison d’en faire une priorité économique centrale.
Vendre davantage d’énergie, de minéraux ou de produits agricoles à de nouveaux clients peut accroître les exportations, les revenus et l’investissement. Ces ventes peuvent créer une demande en infrastructures, en équipements et en nouvelles technologies. Elles peuvent aussi soutenir des industries canadiennes très productives et à la fine pointe de la technologie.
Or, trouver de nouvelles destinations pour un produit n’accroît pas nécessairement la part de l’économie qui se consacre à développer ses propres technologies ou à bâtir des entreprises à forte intensité de R-D.
La prochaine étape de la diversification commerciale devrait donc s’articuler autour de ces deux axes.
Le Canada gagnerait à trouver de nouveaux marchés pour ses forces actuelles, tout en misant sur la recherche, la technologie et l’investissement pour consolider ces forces et en développer de nouvelles. La diversification des marchés et la diversification productive devraient devenir deux volets complémentaires d’une même stratégie, qui se renforcent mutuellement.
L’objectif n’est pas de tout produire au pays. Le Canada est une économie de taille moyenne, intégrée aux chaînes d’approvisionnement continentales et mondiales. Une stratégie crédible doit reposer sur la spécialisation et l’accès aux marchés alliés.
Le Canada n’a pas besoin d’être autosuffisant dans toutes les technologies de pointe. Il doit plutôt devenir incontournable dans un plus grand nombre de technologies et de systèmes de production qui façonneront sa prospérité et sa sécurité.
La défense, une occasion à saisir
La nouvelle Stratégie industrielle de défense offre une occasion peu commune de mettre cette approche en pratique.
L’approvisionnement en matière de défense doit, bien entendu, partir des besoins opérationnels des Forces armées canadiennes.
Les capacités souveraines côtoient certains des pans de l’économie où l’intensité de R-D et les exigences technologiques sont les plus élevées. Elles font appel à l’aérospatiale, à l’intelligence artificielle, à la cybersécurité, aux sciences quantiques, aux systèmes spatiaux, à la robotique, aux communications et aux matériaux de pointe.
Elles peuvent aussi apporter ce qui a souvent manqué au système d’innovation canadien : des clients sophistiqués, dont la demande est substantielle, prévisible et s’inscrit dans la durée.
Cet élément est déterminant, car les entreprises n’investissent pas simplement parce que la recherche coûte moins cher. Elles investissent lorsqu’elles entrevoient un marché crédible, un client exigeant et la possibilité de passer de l’invention à la production.
La Stratégie industrielle de défense reconnaît une bonne partie de ces constats. Elle vise à bâtir des entreprises canadiennes de premier plan dans les domaines clés des capacités souveraines, à accroître de 85 % les investissements gouvernementaux en R-D liée à la défense et à accélérer l’approvisionnement en innovations canadiennes qui ont fait leurs preuves.
Ces engagements renferment bon nombre des fondements d’une politique industrielle offensive.
Il reste maintenant à saisir l’occasion de les arrimer le plus efficacement possible : relier la recherche au développement technologique, le développement à l’approvisionnement, l’approvisionnement à la production, et la production canadienne aux marchés alliés et commerciaux.
L’approvisionnement, s’il est bien compris, peut dépasser le simple exercice d’achat. Il peut soulever des défis technologiques complexes, soutenir l’expérimentation, offrir des environnements où de nouveaux systèmes peuvent être mis à l’essai et donner aux entreprises un premier client qui leur servira de tremplin vers des marchés plus vastes.
Le succès ne se mesurera pas simplement au nombre de dollars d’approvisionnement qui, sur papier, sont dépensés au Canada. Il dépendra plutôt de ce que ces dépenses laisseront derrière elles : des entreprises plus solides en R-D, une propriété intellectuelle de valeur, des équipes scientifiques et d’ingénierie expérimentées, des fournisseurs de pointe et des technologies en mesure de rivaliser sur les marchés alliés.
De la défense économique à l’offensive industrielle
Les politiques publiques, et la politique tout court, accordent naturellement la priorité aux industries, aux travailleurs et aux collectivités aux prises avec des perturbations immédiates.
Les entreprises existantes sont visibles : leurs employés, leurs installations et leurs chaînes d’approvisionnement sont déjà là. Leur disparition entraînerait des coûts immédiats et concentrés. À l’inverse, les avantages liés à la création de nouvelles capacités sont moins certains, plus diffus et plus longs à se concrétiser.
Le Canada a besoin à la fois d’une adoption technologique dans l’ensemble de l’économie et de capacités renforcées à la frontière technologique. L’adoption technologique déterminera le rythme auquel la productivité progressera dans les industries existantes. Les capacités à la frontière technologique, elles, détermineront si le Canada développera et exportera une plus grande part des technologies dont dépendront sa prospérité et sa sécurité futures.