Container ship at a port terminal at sunrise

Où le Canada peut croître avec ses alliés : présentation de l’Explorateur des échanges commerciaux d’une alliance d’avenir

Bentley Allan, Derek Eaton, Travis Southin

19 octobre 2026

Les droits de douane américains ont brusquement plongé le Canada dans une nouvelle réalité géopolitique. Comme le souligne avec justesse le premier ministre Carney, les grandes puissances se servent désormais de l’intégration économique poussée, autrefois une force, comme d’une arme pour arracher des concessions à des partenaires de moindre envergure.

Pourtant, l’intégration poussée n’est pas le problème en soi. Le problème, c’est de dépendre d’un seul partenaire qui n’est plus fiable. Si nos exportations reposent autant sur le marché américain, c’est que nos chaînes d’approvisionnement ont été bâties autour de ce seul marché. Une diversification commerciale durable passe par cette même intégration poussée avec plusieurs partenaires fiables parmi les puissances moyennes, afin d’ancrer les entreprises canadiennes dans des réseaux de production où les achats ponctuels se transforment en relations d’exportation à long terme.

Pour y arriver, il faut deux politiques qui avancent d’un même pas. La politique industrielle favorise la croissance des entreprises canadiennes dans les secteurs stratégiques pour qu’elles puissent offrir des produits concurrentiels. La politique commerciale leur ouvre ensuite les marchés mondiaux, où elles peuvent les exporter. L’une ne donne pas de bons résultats sans l’autre.

Pour bien conjuguer les deux, les décideurs publics et l’industrie doivent savoir où concentrer leurs efforts. La question suscite un intérêt croissant (IRPP, 2026), et nous avons conçu l’Explorateur des échanges commerciaux d’une alliance d’avenir pour doter le Canada d’une base factuelle dans ce débat essentiel.

L’Explorateur couvre 33 économies alliées, ainsi que l’Union européenne, traitée comme un importateur unique en plus de ses États membres pris individuellement. Il montre où le Canada dispose d’un potentiel inexploité pour accroître sa part des achats de ses alliés, de secteurs entiers jusqu’à des produits spécifiques.1

Choisir nos partenaires

Comment le Canada devrait-il envisager de nouveaux partenariats et de nouvelles alliances dans le commerce mondial ? Pour renforcer la résilience des chaînes d’approvisionnement industrielles, il a tout intérêt à repérer des pays qui partagent sa vision et qui disposent de capacités importantes. Compte tenu de l’importance économique et stratégique croissante des technologies électriques, le Japon et la Corée du Sud sont des partenaires essentiels. Ce sont eux qui possèdent la base industrielle la plus solide dans les semi-conducteurs, les batteries et l’équipement de réseau électrique.

L’Europe, au cœur de nombreuses discussions récentes, présente de fortes complémentarités dans les minéraux critiques, les semi-conducteurs, l’aérospatiale, l’automobile, les batteries et l’équipement de réseau électrique.

À titre d’exemple, le graphique ci-dessous illustre le poids de différentes économies commerçantes de taille moyenne dans les principales composantes de la chaîne d’approvisionnement des semi-conducteurs. Le Canada offre quelques complémentarités à l’étape des matières premières, en particulier pour certains métaux et oxydes, ainsi que pour des gaz rares indispensables. Le rôle central du Japon et de la Corée du Sud à toutes les étapes suivantes ressort clairement, complété par les positions importantes qu’occupent l’Allemagne, les Pays-Bas, la France, l’Italie, le Danemark et le Royaume-Uni.

Parts des exportations mondiales de semi-conducteurs, 14 économies de taille moyenne sélectionnées, 2024

Des complémentarités du Canada aux occasions à saisir

« Là où nos forces diffèrent, elles se complètent. Là où elles se recoupent, elles créent une véritable synergie. Nous devrions miser sur nos forces respectives – consciemment, systématiquement et rapidement. » Le premier ministre Mark Carney

L’Explorateur des échanges commerciaux d’une alliance d’avenir aide à passer des complémentarités aux occasions concrètes avec des alliés qui partagent notre vision.

Voici les principaux termes utilisés dans cette analyse :

  • Potentiel inexploité : importations totales d’un pays, moins ce que le Canada lui fournit, soit la part de ce marché qui revient à d’autres fournisseurs.
  • Part du Canada : part des importations d’un pays qui provient du Canada.
  • Croissance du marché : variation (hausse ou baisse) des importations totales du produit dans un pays entre 2017 et 2024.

L’outil vise à repérer le potentiel inexploité sur les marchés d’exportation. Ce potentiel représente des occasions à saisir : le Canada a fait ses preuves à l’exportation pour ces produits et ses partenaires en importent de grandes quantités, mais les exportations canadiennes demeurent limitées.

On peut explorer les données par secteur, par chaîne d’approvisionnement sélectionnée et par produit. Prenons l’exemple de la Corée du Sud. À un niveau plus général, l’ensemble de ses échanges avec le Canada peut être résumé par secteur économique, chaque secteur étant représenté par une bulle de couleur. Le graphique montre combien le partenaire commercial importe dans chaque secteur (axe horizontal) et quelle part de ces importations provient du Canada (axe vertical). Le coin inférieur droit correspond aux secteurs où le partenaire importe beaucoup, alors que le Canada ne lui fournit presque rien. Le Canada gagnerait à évaluer s’il peut faire passer ces secteurs dans le coin supérieur droit.

Bubble chart of South Korea imports by sector and Canada share, 2024

Du côté des exportations canadiennes vers la Corée du Sud dans la chaîne d’approvisionnement des technologies propres, le tableau indique que le plus important potentiel inexploité se trouve dans les machines servant à fabriquer des dispositifs à semi-conducteurs. Bien entendu, le Canada ne dispose pratiquement d’aucune capacité industrielle pour ces produits, comme en témoignent ses exportations quasi nulles vers la Corée du Sud, et même vers l’ensemble du monde (dernière colonne).

Les minerais de fer arrivent au deuxième rang, avec un potentiel inexploité de 8,6 milliards de dollars en 2024. Le Canada pourrait chercher à accroître sa part de ce marché coréen, qui s’établit à 6 %. Des vents contraires sont toutefois possibles sur le plan concurrentiel, puisque ce marché se contracte légèrement.

Les accumulateurs électriques au lithium-ion représentent le troisième potentiel inexploité en importance. Le marché coréen, important et en forte croissance, totalise 6,6 milliards de dollars d’importations, mais la part qu’y détient le Canada ne correspond qu’à une fraction de sa part du commerce mondial. Ce constat laisse entrevoir, pour les exportateurs canadiens, des occasions de diversification commerciale et de croissance qui méritent d’être examinées. Comme le montre la capture d’écran, le tableau peut être trié selon le contenu de toutes les colonnes et ses données sont téléchargeables.

L’Explorateur aide à brosser le portrait d’ensemble du commerce entre alliés et à cibler des occasions d’exportation potentielles. Il devrait ainsi appuyer une évaluation plus approfondie de facteurs comme les producteurs visés, les spécifications de produits, les relations au sein des chaînes d’approvisionnement et d’autres éléments pertinents.

Table of top untapped clean-tech export opportunities for Canada in South Korea

Faire fructifier les occasions en arrimant politique commerciale et politique industrielle

Le potentiel inexploité que révèle l’Explorateur offre aux décideurs publics canadiens l’occasion d’arrimer la diversification commerciale et la politique industrielle intérieure.

Pour soutenir la concurrence et supplanter les fournisseurs en place, les entreprises canadiennes devront accroître considérablement leurs investissements dans l’innovation de produits et de procédés. L’innovation de produits rend les entreprises indispensables à leurs partenaires des chaînes d’approvisionnement et leur permet d’obtenir de meilleurs prix. L’innovation de procédés renforce leur compétitivité des prix face aux fournisseurs mondiaux. La libéralisation des échanges ne suffira pas, à elle seule, à les mener jusque-là. Il faut combiner plusieurs leviers d’action pour stimuler à la fois la demande (achats publics, stabilité des prix et des accords d’enlèvement, réglementation, normes) et l’offre (financement de la R-D, infrastructures publiques de recherche, développement des compétences, mesures fiscales incitatives).

Le Canada a déjà fait mieux en la matière. Dans les années 1970, des politiques industrielles ciblées ont fait naître des secteurs de croissance, comme l’exploitation des sables bitumineux, l’industrie des satellites et le canola (Southin et al. 2025). Depuis une quarantaine d’années, nous avons largement traité la politique industrielle et la politique commerciale comme s’il fallait choisir l’une ou l’autre (Wolfe, 2015). On tenait pour acquis qu’une politique fiscale horizontale et les pressions concurrentielles du libre-échange suffiraient à faire croître les entreprises canadiennes, sans politique industrielle ciblée. Ce virage a coïncidé avec le début du ralentissement de la productivité qui persiste au Canada depuis plusieurs décennies.

Les économies comparables qui ont le mieux réussi ont emprunté une autre voie. Les États-Unis, Taïwan, la Corée du Sud et le Japon ont bâti leur leadership dans les semi-conducteurs, la fabrication de pointe et la production automobile en menant de front leurs politiques commerciale et industrielle. La libéralisation des échanges leur a ouvert des marchés, tandis que d’autres leviers ont permis à leurs entreprises de prendre de l’expansion : la R-D menée conjointement par l’industrie et l’État, les achats publics stratégiques, les services de soutien en matière de propriété intellectuelle, le financement et le soutien à l’exportation, ainsi que l’aide à l’intégration de leurs technologies dans les normes internationales. Dans leur rapport pour le Centre de politique industrielle, Southin et al. (2025) dégagent trois éléments communs à ces politiques industrielles fructueuses : 1) un engagement soutenu envers une technologie donnée ; 2) un dialogue continu entre l’État et l’industrie pour cerner les besoins des entreprises en croissance ; et 3) une combinaison de politiques, y compris la politique commerciale, qui s’adapte à l’évolution des besoins de ces entreprises.

Aller plus loin ensemble : transformer les occasions en partenariats

À elle seule, la politique industrielle intérieure a ses limites. Le Canada augmente considérablement ses chances de réussite lorsqu’il s’allie à d’autres économies de taille moyenne dans un effort coordonné de création collective de marchés, qui renforce les capacités de chaque partenaire dans les chaînes d’approvisionnement grâce à une politique industrielle commune. Trois outils se démarquent :

i. Investissement stratégique conjoint : investissement à effet catalyseur qui crée de nouveaux actifs dans les économies alliées afin de pallier les faiblesses des chaînes d’approvisionnement.

ii. Mise en commun des achats publics : établir des normes communes et des accords d’enlèvement groupés afin de réduire les risques liés à de nouveaux actifs ou à l’accroissement des capacités de production.

iii. Réorientation des chaînes d’approvisionnement au sein de l’alliance : repérer et encourager les relations d’approvisionnement entre les membres au moyen de plateformes de jumelage, d’exigences favorisant les fournisseurs de pays alliés et d’autres mesures stratégiques harmonisées.

Les alliés peuvent mener des investissements stratégiques conjoints à long terme de deux façons : a) en coordonnant le déploiement des véhicules d’investissement nationaux existants, ou b) en créant un véhicule commun où les droits de vote sont pondérés selon le capital investi (pour un exemple de structure possible, consultez ce document). La mise en commun réduit les coûts de transaction, renforce l’engagement des partenaires et allonge l’horizon temporel des investissements. Elle exige davantage de capitaux au départ, mais confère à une alliance plus de pérennité et de résilience.

Conclusion

L’Explorateur des échanges commerciaux d’une alliance d’avenir montre où le Canada et ses alliés peuvent approfondir leur intégration. Cette intégration ne se concrétisera toutefois que si le Canada fait de la politique commerciale et de la politique industrielle un seul et même projet. Un rapport à paraître du Centre de politique industrielle, rédigé par l’économiste Dan Ciuriak, explorera plus en profondeur la façon d’y parvenir.


1 Toutes les données sur la valeur des échanges proviennent de la base de données CEPII BACI HS17 V202601 et couvrent la période de 2017 à 2024.

Auteurs